India

Corruption : l’Inde à la croisée des chemins

Marche de soutien à Anna Hazare, à New Delhi, en avril 2011. Photo par vm2827

Arrêté dans la journée, il aurait dû passer une semaine en prison. Il sera libéré dans la nuit sous l’effet de la pression populaire. Il s’agit d’Anna Hazare, la bête noire de la majorité parlementaire indienne, devenue en quelques mois la figure de proue de la lutte contre la corruption.

Il devait commencer son jeûne ce mardi 16 août, au lendemain de la célébration de l’anniversaire de l’indépendance indienne. Mais celui qui défie le gouvernement et sa majorité parlementaire depuis plusieurs mois n’en aura pas eu le temps : il a été rapidement arrêté par les forces de l’ordre du pays au motif, notamment, que l’opération n’avais pas reçu l’approbation des autorités. L’agence TPI rapport que la police de New Delhi a déployé un vaste cordon de sécurité autour du parc Jai Prakash Narain où Anna Hazare et ses soutiens prévoyaient de se réunir. Tous les arguments ont été employés, le gouvernement allant même jusqu’à dénoncer une inconstitutionalité, Pranab Mukerjee, ministre de l’Union, qualifiant «d’inacceptable» le «défi» de Hazare à la constitution et au parlement indiens. Ce dimanche, certains étaient même allé jusqu’à qualifier Hazare et ses soutiens de fascistes, de «Maoistes», et d’anarchistes. Tout semblait en place pour le décrédibiliser – y compris contre les conseils de l’allié américain.

Un mouvement engagé il y a plusieurs mois

Pour comprendre ce qui se passe, il faut revenir de quelques mois en arrière et revenir sur la question de la corruption en Inde. Les chiffres sont accablants : fin 2010, l’Inde a glissé de la 84ème à la 87ème place du classement de Transparency International sur la corruption perçue. Un score plus mauvais de 9 places que celui de la Chine. Une gifle ? Non. L’Inde en reçu d’autres au cours des douze derniers mois : doutes sur l’attribution des marchés pour les jeux du Commonwealth – notamment, les contrats accordés à HCL et Cisco sont mis en cause -, des licences de téléphonie mobile 2G, scandales dans le foncier… La liste est longue. D’où le projet de loi Lokpal. Depuis le début du mois d’avril, Anna Hazare, un gandhien de plus de 70 ans, demande son entrée en vigueur : un projet de loi qui serait décidé à la fois par le gouvernement et par la société civile et qui viserait à éradiquer la corruption dans le pays. Le gourou Baba Ramdev s’est joint au mouvement – jusqu’à déclarer, hier, que l’Inde est réduite en esclavage par 1 % de sa population.

Mais la lutte contre la corruption n’est pas chose simple. Fin juillet, Manish Tewari, estimait ainsi que le Lokpal Bill représentait une menace contre la démocratie, créant «une tyrannie des non élus». Pour les soutiens du projet, au contraire, le parlement et le gouvernement essaient de se protéger, notamment en excluant du périmètre du projet le premier ministre. Pas question, pour Hazare, d’accepter un projet édulcoré, un projet «taillé pour protéger les corrompus», selon certains. De fait, les différences ne manquent pas entre le projet initial et celui promu par la majorité parlementaire. Et celui qui s’est dit, un temps, visé par le gouvernement indien, de lui répondre qu’il «assassine la démocratie.» Bref, la tension n’a pas manqué de monter fortement et rapidement en quelques jours.

Une forte popularité

Il faut dire que les indiens ne sont pas tendres avec leurs élus et dirigeants. Selon un sondage pour le Times of India conduit par Synovate, 75 % des jeunes indiens des 8 principales villes du pays estiment que la corruption est la principale menace de la liberté en Inde. Un groupe de 35 étudiants indiens est d’ailleurs venu manifester son soutien à Hazare devant l’ambassade indienne à Washington. Ce n’est donc pas une surprise si, à Mumbai, il y a près d’une semaine, Anna Hazare a réussi à rassembler un grand nombre de personnes pour sa manifestation motorisée. Ni, non plus, si l’on trouve de nombreux jeunes parmi les soutiens actifs à son mouvement.

Aujourd’hui, ce seraient 3000 personnes qui y auraient été arrêtées pour manifestation illégale.

La lutte, jusqu’au bout ?

Ce mardi, le rubicon semble avoir été franchi. Anna Hazare, souhaitant manifestant jouer le bras de fer avec le gouvernement indien, a été arrêté. Les termes employés par la presse indiennes trahissent un certain état d’esprit : le DNA India s’interroge ainsi sur la façon dont la police de New Delhi a plotted l’arrestation d’Hazare, un verbe merveilleusement ambigu signifiant à la fois «comploter» et «planifier». Une erreur tactique, en tout cas, que les partisans du mouvement ont commencé à utiliser. Certains parlent d’un rappel des temps de l’état d’urgence. Le parti d’opposition BJP parle même de dictature de la majorité, prévoyant une mobilisation nationale demain. A moins qu’il ne s’agisse d’essayer de récupérer un mouvement déjà entamé. Bollywood lui-même s’est mobilisé contre l’arrestation.

Sous la pression le gouvernement a finalement cédé et décidé de libérer un Anna Hazare déterminé à poursuivre, de toute façon, sa grève de la faim en prison – il a eu le temps de refuser un repas. Pas de chance : Hazare refuse pour l’heure de quitter son lieu de détention et il appelle les fonctionnaires du pays à une grève générale. Il est libre mais refuse de quitter la prison de Tihar.

En attendant, la lutte d’Anna Hazare a déjà fait une première victime, dans les rangs de ses supporters : Shehla Masood, tuée ce mardi, en fin de matinée, à Bhopal.

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